mardi 26 septembre 2017

Ali Haroun : «Nous vivons dans un système né dans la violence, maintenu par la force et perpétué par la manipulation des scrutins»




Responsable au sein de la Fédération de France du FLN durant la Guerre de Libération nationale, avocat, ancien membre du HCE (Haut comité d’Etat), instance présidentielle née après la démission du président Chadli, Me Ali Haroun trouve indispensable de revenir à l’histoire pour comprendre la situation d’impasse dans laquelle se trouve le pays. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il argumente en revisitant les événements à la veille de l’indépendance, et juste après…

- Comment un pays comme l’Algérie, avec ses ressources naturelles et humaines, qui a fait une Révolution historique, puisse se retrouver aujourd’hui dans une situation d’impasse ?

Certes, notre pays a mené une guerre de libération qui marquera l’histoire. On ne peut en dire autant de la période post-indépendance. D’où la situation d’impasse que vous évoquez. Pour comprendre le présent, il est indispensable de revisiter le passé.


la Révolution «lancée dans la rue», selon l’expression de Larbi Ben M’hidi, a été reprise à bout de bras par la très grande majorité des Algériens, unis dans l’action et convaincus de sa victoire. Par la vertu de ce consensus, le colonialisme est vaincu et l’indépendance conquise.

Au-delà des ressources humaines et des richesses naturelles, c’est une volonté générale tendue vers le même but qui a permis le succès de cette action inimaginable, conçue par le «CRUA» (Comité révolutionnaire d’unité et d’action, ndlr), décidée par les «22» et entreprise par les «6». Ce consensus, brisé le 6 juin 1962 et jamais rétabli explique, s’il ne justifie pas, cette situation d’impasse.



- On ne voit pas très bien le lien entre la cassure dont vous parlez et l’état de notre pays 55 ans plus tard...

Pour mieux saisir ce lien, il conviendrait d’en rappeler avec plus de détails les motivations occultées par les pouvoirs successifs et que la génération actuelle semble ignorer. Après le cessez-le-feu et à la veille de l’indépendance, le Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA), organe suprême du FLN, se réunit à Tripoli (Libye) pour définir le programme idéologique et décider de la «Direction» (ou Bureau politique) du parti unique de l’Algérie naissante.

Ces décisions doivent être prises lors d’un Congrès extraordinaire, dont le président est Mohamed Benyahia, assisté de deux vice-présidents : Omar Boudaoud et Ali Kafi. La séance est ouverte le 28 mai 1962 à 9h30. Après avoir discuté de la «Plateforme» dite alors projet de Hammamet, qui est adoptée à l’unanimité par 69 voix, soit 52 membres présents et 17 représentés, l’on passe à la désignation des membres du «Bureau politique» qui devait constituer après ce vote l’Autorité suprême jusqu’au prochain congrès (article 28 des statuts du FLN).

Dans sa séance de nuit du 3 juin, l’assemblée désigne la commission chargée de «déterminer les prérogatives (du Bureau politique) et de désigner les personnes (qui le composent)». Sur proposition de Bentobbal, elle comprend Hadj Benalla, Mohamed Benyahia, Omar Boudaoud et Kadi Mohamed (Boubekeur). Présidée par Benyahia, elle est chargée de procéder aux «consultations» pour proposer à l’assemblée plénière une liste susceptible de recueillir l’adhésion des deux tiers des votants.



Cette majorité qualifiée des deux tiers, de même que le vote à bulletin secret concernant la désignation des membres du CNRA sont exigés par les statuts du FLN (articles 29 et 26). Cette commission de «sondages» a entendu, individuellement, chacun des participants, recueilli ses observations, noté ses propositions. Mais, dans les couloirs, l’ambiance, surchauffée, se détériore au fur et à mesure que les rumeurs de mésentente entre Ahmed Ben Bella et ses amis, d’une part, le GPRA de l’autre, se répandent et se précisent.

Il est vrai que parmi cette cinquantaine d’hommes venus des maquis, de la clandestinité, des prisons ou des camps, alors réunis pour une décision de la plus haute importance historique et dont beaucoup se rencontraient pour la première fois, il n’était pas évident de parvenir à une compréhension et entente immédiates.

Les événements de l’année précédente avaient en effet engendré, entre le GPRA et l’état-major général, une grave opposition et Ben Bella, vice-président du GPRA, semblait convaincu du bien-fondé de ces accusations contre le président et ses ministres, spécialement les «Trois B» : Belkacem Krim, Abdelhafid Boussouf et Abdallah Bentobbal. Si l’on y ajoute les dissensions, qu’une longue détention commune avait rendues inévitables, l’on comprend aisément l’existence de groupes distincts et opposés.

Par contre, ce qui n’était plus un secret pour personne, c’était la franche adversité opposant Ben Bella à Boudiaf, parvenue à un point de non-retour. Un soir, Ben Bella demande à voir un membre de la Fédération de France du FLN. Mes amis me proposent. Nous nous retrouvons dans une chambre de l’hôtel «El Mehari». La discussion se poursuit tard le soir. Il m’explique que sa proposition d’une liste de cinq plus deux (les cinq détenus d’Aulnoy, plus Hadj Benalla et Saïd Mohammedi) pour constituer le Bureau politique est la mieux placée pour parvenir aux deux tiers des voix.

Le bon sens commandait cependant que l’on ne pouvait, décemment, éliminer de la première direction de l’Algérie indépendante les trois hommes qui furent, ces dernières années, les véritables meneurs de la Révolution et leur exclusion aurait constitué non seulement une ingratitude manifeste, mais encore une grave erreur aux conséquences susceptibles d’ébranler les fondations initiales de notre futur Etat. Du moins, le pensais-je.

Aussi me paraissait-il nécessaire d’adjoindre, aux «Cinq», Krim, Boussouf et Bentobbal qui, malgré toutes les critiques encourues (la mort de Abane Ramdane, leur neutralisation réciproque et son impact négatif) avaient, au travers des dangereuses tempêtes essuyées, mené le bateau «Algérie» à bon port.

Nous accostions aux rivages de l’indépendance et il ne semblait pas concevable qu’un homme qui, pour des raisons certes indépendantes de sa volonté, est demeuré sur la touche, puis «hors de combat» comme l’a dit de Gaulle, puisse d’un revers de main renvoyer ceux qui furent totalement engagés dans ce combat et le dirigèrent jusqu’à son heureuse conclusion.

D’après une rumeur persistante, l’on s’avait déjà que Boumediène, chef d’état-major, était acquis aux thèses de Ben Bella. Dès lors, le Bureau politique proposé par le vice-président apparaissait en fait celui de l’alliance Ben bella-Boumediène. Conscient des dangers imminents guettant le pays et pouvant déboucher sur une confrontation, dont le dernier mot reviendrait aux armes, je rappelai à mon interlocuteur cette vieille maxime : «On peut tout faire avec les baïonnettes, sauf s’asseoir dessus».

En a-t-il pris conscience ? Le 5 juin 1962, les congressistes sont invités à se réunir en séance plénière. Mohamed Benyahia, rapporteur de la commission, déclare : «En ce qui concerne le problème de la désignation de la Direction, nous avons entendu les avis de tous les membres de l’Assemblée. A la lumière de ces avis, nous avons essayé de proposer à vos suffrages une liste susceptible de recueillir la majorité des deux tiers et qui soit acceptable par les frères qui la composent.

Nous avons le triste devoir de vous informer que nous avons échoué dans notre mission. En conséquence, nous vous proposons, sans aucune ouverture de débat, de désigner une autre commission.» S’ouvre alors une discussion extrêmement tendue, au cours de laquelle certains proposent de désigner une seconde commission sans ouverture de débat, celle-ci ayant toutes les chances de réussir là où la première avait échoué.

- Quel a été le sort de cette seconde commission ?

Pour certains, un débat sur l’échec de la mission aurait ramené à la surface tous les griefs accumulés contre les uns et les autres par ces longues années de guerre. Pour d’autres, ils préféraient «vider leur sac» ici et maintenant pour rentrer avec une direction homogène, d’une autorité incontestée. Mais aucun des groupes ne désirait, dans la composition du futur Bureau politique, se retrouver otage de l’autre. L’essentiel, bien entendu, était pour certains d’y détenir une confortable majorité.

L’on sentait bien que, pour y parvenir, toute voix susceptible de compter dans les deux tiers fatidiques était bonne à prendre, et chaque compétiteur prêt à y mettre le prix. Alors que l’on discute de l’éventualité de cette seconde commission, Tahar Zbiri, commandant en exercice de la wilaya I (Aurès-Nememchas) demande que lui soit reconnu le droit de voter par procuration au nom de trois membres de son conseil de wilaya. Comme il ne dispose pas des procurations écrites comme l’exige l’article 32 des statuts du FLN, il réclame que sa wilaya soit traitée à égalité avec les autres.

La discussion se poursuit dans un climat tendu. C’est sur ce point précis qu’un grave incident éclate. Les esprits s’échauffent. Plusieurs voix se font entendre à la fois. Ben bella intervient pour soutenir Zbiri. Le brouhaha est à son comble. Les congressistes se lèvent. Certains se lancent dans une violente diatribe contre le GPRA. Le président de séance tente désespérément de ramener le calme, tandis que les plus excités invectivent les ministres. En désespoir de cause, pour éviter d’en arriver à de plus graves extrêmes, le président suspend les débats. La nuit du 5, les journées et les nuits des 6 et 7 se passent dans l’attente et l’anxiété.

L’on souhaite que la raison s’impose aux contradicteurs qui, on l’espère, ne sont pas encore adversaires. Mais à mesure que le temps passe, l’on apprend que certains congressistes, dont des ministres et le chef du gouvernement, ont quitté Tripoli. Le lendemain, Bentobbal, Benyahia et moi-même décidons de rejoindre Tunis par la route, notre présence à Tripoli ne semblant plus d’aucune utilité puisque le CNRA s’atrophie de jour en jour. Entre-temps, les membres du CNRA ont essayé de garder le secret de cette fissure, mais petit à petit, la chose s’est ébruitée surtout lorsque, plus tard, Khider déclara publiquement ne plus faire partie du GPRA.

L’indépendance est proclamée, le GPRA rejoint Alger. Certains, dont Ben bella, ne rentrent pas avec le Gouvernement mais passent par le Maroc pour rejoindre Tlemcen où ils s’installent. Le 22 juillet, lors d’une conférence de presse, Ben bella annonce la composition du Bureau politique composé de 7 membres, soit les 5 anciens détenus du Château d’Aulenoy, plus Mohamedi Saïd et Benalla, tous «élus à Tripoli», précise-t-il. L’on se pose alors la question : «Comment ont-ils été élus, à quelle séance, quel quorum ?».

Par la suite, nous apprenons qu’un procès-verbal de constat signé le 7 juin établissait que Benkhedda avait quitté le CNRA, entraînant l’arrêt des travaux du congrès. Ce P.V ou plutôt pétition est signé par des membres du CNRA, représentant les Wilayas I, II, III, IV, V et VI, et certaines personnalités indépendantes. Pour nous, signer un procès-verbal en dehors de la session était non conforme aux statuts du FLN. Néanmoins, nous espérions que le CNRA allait se réunir au mois d’août 1962 pour mettre un terme à ce grave incident.

En vain. Finalement, certaines de ces wilayas censées avoir signé le P.V en faveur de Ben bella s’étaient opposées les armes à la main à l’armée de Boumediène, soutien de Ben bella. Ce qui a conduit à une lutte fratricide, poussant le peuple à crier dans la rue «Sebâa Snine Barakat» (7 ans ça suffit). Voilà le mauvais départ. Voilà le vice originel dont souffre notre pays. L’Algérie indépendante s’est constituée sur un acte de violence, et sur la même violence elle a entamé ses premières années.

Pour mettre un terme au régime de Ben bella issu de la force, le second régime utilise une violence plus manifeste encore. Investir de nuit le domicile du président de la République, procéder à son enlèvement et l’emprisonner arbitrairement sans jugement durant 14 années est une violence qui crève les yeux. Tahar Zbiri, l’un des participants de la déposition de Ben bella, pouvait logiquement se dire : «Puisque la violence paye, pourquoi pas moi ?» D’où le putsch avorté de décembre 1968.

Quant au chef de l’Etat algérien, il est de notoriété publique qu’il a été désigné par un groupe de personnes qui se compte sur les doigts d’une seule main, mais qui avait l’avantage décisif de détenir la force armée. En définitive, depuis l’indépendance, la façon dont est géré le pays ne repose nullement sur un consensus. Raison pour laquelle aujourd’hui nous sommes dans l’impasse la plus totale. Remontez jusqu’à Massinissa, Jugurtha, Firmus, Tacfarinas, l’Emir Abdelkader, El Mokrani, vous verrez que jamais nos ancêtres n’ont pu parvenir à un consensus national. C’est pourquoi le groupe des «Six» du FLN semble avoir joué un rôle unique dans notre histoire millénaire.

Il a réussi ce que nos anciens héros n’ont pu réaliser. Les frontières que les «Six» ont défendues s’étendent de la Méditerranée au Niger, et du Maroc à la Tunisie. Ce ne sont plus les petits royaumes d’antan. Et leur victoire est due essentiellement au consensus qui s’est cristallisé autour de leur initiative. C’est précisément ce sentiment qui engendre la foi qui, elle, renverse les montagnes. Malheureusement, ce consensus qu’ils avaient réussi à instaurer pour cimenter la cohésion au sein du FLN de l’époque a été brisé par les insanités de Tripoli.

- Mais comment Ben bella pouvait-il être aussi puissant pour confisquer le cours de l’histoire le 22 juillet 1962 ?

En fait, ce n’est pas Ben bella qui était puissant, c’est Boumediène qui l’était par la force des armes qu’il détenait. Chef de l’armée des frontières, il était le fusil qui manquait à Ben Bella, lequel ne disposait que de son aura. Mais l’aura représente combien de divisions, comme se demandait un chef du parti nazi. En résumé, inconnu à l’intérieur du pays, Boumediène avait besoin d’un drapeau et ce fut Ben bella. Dès lors, fusil et drapeau se complétaient pour s’imposer à une volonté populaire librement exprimée.

- Et trois ans après il est démis par celui-là même qui l’a porté au pouvoir…

C’était évident. Comme il est rapporté plus haut, j’ai discuté avec Ben bella durant des heures pour lui demander de constituer un bureau politique de consensus, en lui disant en substance : «Vous les Cinq qui n’avez pas exercé de responsabilité avez gardé une certaine ‘‘virginité politique’’ et n’êtes susceptibles d’aucune critique comme Krim, Boussouf et Bentobal, qui étaient les chefs de la guerre».

Qu’on le veuille ou le déplore, c’est ce trio qui a dirigé la Révolution. Ils ont commis des erreurs certes, parfois graves, mais tout de même, ils ont mené le vaisseau au port. L’indépendance était a portée de main dans le mois suivants et l’on ne pouvait constituer un Bureau politique, en vérité un pré-gouvernement algérien en l’absence de ces dirigeants qui ont conclu les Accords d’Evian.

Comment concevez-vous qu’un Krim Belkacem qui a apposé sa signature au bas de ces Accords, acte de naissance de l’Algérie indépendante, soit écarté du gouvernement tout comme Bentobbal, Boussouf, Benkhedda, Yazid Dahlab et j’en passe ? De nombreux et authentiques acteurs de la guerre de Libération ont été délibérément écartés.

Lorsque Ben bella, grisé par son charisme du moment, va cumuler tous les pouvoirs, il est président de la République, chef du gouvernement, chef du parti unique, et détient 6 ou 7 portefeuilles ministériels. C’est au moment où il devait écarter Bouteflika, ministre des Affaires étrangères, que Boumediène va le déposer. En fait, ce dernier savait que son tour, en tant que ministre de la Défense, allait arriver juste après. Puisque dès le 22 juillet 1962 on s’appuyait essentiellement sur le droit de la force pour s’accaparer du pouvoir, il fallait s’attendre aux conséquences de cette violence…

- Après Boumediène, Chadli a fait la même chose...

C’est la preuve qu’il n’y eut jamais plus de volonté pour bâtir un pouvoir consensuel. Pas de compétition pour parvenir à la tête de l’Etat. Ben Bella était seul candidat. Boumediène ne s’est même pas présenté au suffrage des citoyens. Durant tout son règne, il a régi le pays par voie d’ordonnances. Exit la loi. Exit le Parlement. C’est pourquoi le coup de force originel de juin 1962, qui a ouvert la voie de la violence est, me semble-t-il, la source même de tous nos malheurs.

- Voulez-vous dire que l’impasse d’aujourd’hui est le fruit de cette violence qui a marqué la naissance de l’Algérie indépendante ?

Absolument. C’est mon avis personnel. L’impasse dans laquelle nous vivons est une séquelle de cette cassure d’une gravité exceptionnelle. Le FLN authentique (c’est-à-dire celui de 1954 à juin 1962) était parvenu à établir un consensus qu’il fallait préserver, au moins le temps de rentrer tous ensemble pour installer en commun une assemblée, de laquelle aurait émané un gouvernement, celui de tous les Algériens. Depuis juin 1962, le peuple algérien vit dans la désunion avec lui-même. Ne vous fiez pas aux 99,61% des voix accordées à Ben Bella, puis 99,38% à Boumediène, puis 98,95% à Chadli Benjedid. Nous savons ce qu’il en est de ces scores staliniens.

- Qui est en mesure d’aller vers ce consensus et avec qui ?

La même question avait été posée à la veille de la Révolution. Beaucoup se demandaient qui est capable de s’opposer efficacement au colonialisme ? Ferhat Abbas ? Messali Hadj ? Le Docteur Bendjelloul ? Personne n’était sûr de pouvoir entraîner le peuple dans ce qui semblait être une aventure.

Mais six cadres inconnus ont osé entreprendre cette œuvre colossale. Ils étaient jeunes et sans stature particulière dans la hiérarchie du PPA-MTLD. C’est vrai qu’ils faisaient tous partie de l’OS (l’Organisation Spéciale), mais aucun d’entre eux n’exerçait de rôle décisionnel dans la direction du Parti. Ils ont pourtant réussi.

- Pourquoi l’alternance au pouvoir n’est-elle toujours pas permise et que les Présidents sont toujours choisis parmi le cercle de «la famille révolutionnaire» ?

Il me semble que la famille révolutionnaire, ou plutôt ce qui reste des moudjahidine, ont rempli leur mission, le plus jeune d’entre eux étant aujourd’hui octogénaire ou presque. Ce n’est pas à cet âge qu’on peut avec succès gérer un pays comme l’Algérie. Nous avons beaucoup de respect pour tous. Mais la «famille révolutionnaire» est-elle encore indispensable à la gestion du pays ?

- Comment voyez-vous la sortie de cette impasse et surtout est-elle possible ?

Je n’ai pas le don de divination, mais je reste optimiste. Je me réfère à ce que notre génération a vécu. Ceux qui ont arraché l’indépendance n’avaient pas les moyens matériels, et le contexte de l’époque s’avérait infiniment plus grave que celui d’aujourd’hui. La situation de l’Algérie de 2017 n’est pas pire que celle de 1953.

Oser s’attaquer au colonialisme durant cette période était de loin plus difficile que de lutter pour sortir de la crise d’aujourd’hui. Si l’on arrive à tenir un langage susceptible de restaurer ce consensus, tous les espoirs sont permis. Les Six ont réussi parce qu’ils savaient exprimer la volonté profonde de tout un peuple.

Ben M’hidi l’a si bien expliqué par son «Jetez la Révolution dans la rue, le peuple s’en chargera !» Durant la lutte, il n’y a pas eu d’élections des responsables. Pourtant, les citoyens n’étaient pas mobilisés par la force. Ils adhéraient au FLN de leur plein gré. C’est pourquoi la prémonition de Ben M’hidi s’est concrétisée.

- Le débat politique est focalisé actuellement sur la nécessité d’une élection présidentielle anticipée en raison de l’état de santé du Président. Peut-on connaître votre avis sur le sujet ?

Je n’ai aucune information pour me prononcer sur le sujet en connaissance de cause. Mais je peux m’interroger sur l’objectif recherché par une élection présidentielle anticipée. Est-ce qu’on sait ce qui va en sortir ? Je ne le sais pas. Ce que je voudrais éviter à notre peuple, c’est de jouer à la roulette russe…

- Voulez-vous dire qu’une élection anticipée est porteuse d’un risque ?

Jusqu’à 2019, il peut se passer bien des choses. Supposons qu’il ne se passe rien. Je considère que bonne ou mauvaise, peu importe, la Constitution existe. Le plus important, c’est qu’elle soit respectée. En son temps, j’ai critiqué cette Constitution et celle de 1963 pour les motifs exposés dans ma déclaration sur le projet de réformes politiques annoncées par Monsieur le Président de la République dans son discours du 15 avril 2011. (Publié dans la presse nationale du 15 juin 2011). Aujourd’hui, nous disposons d’une Constitution.

Appliquons-la correctement. Le président Bouteflika a bien déclaré : «Arrêtons les élections à la Naegelen» dans son discours de Sétif. Cela veut dire que lui-même souhaite une élection normale, saine et honnête, débarrassée des scores des interventions extra-légales. Est-ce qu’on y parviendra ? Je ne sais pas.


Nous vivons dans un système né dans la violence, maintenu par la force et perpétué par la manipulation des scrutins. Ces remarques caractérisaient également le régime colonial. Et pourtant, nos concitoyens de la précédente génération y ont mis un terme. Chaque génération a un rôle particulier à remplir dans la longue chaîne de notre Histoire nationale.
Salima Tlemçani
http://www.elwatan.com

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