Pour analyser les récents développements intervenus sur la scène nationale, nous avons sollicité le concours de notre ami Mohamed Chafik Mesbah qui a bien voulu répondre à nos questions à travers l’entretien dont nous publions la deuxième et dernière partie.
Le Soir d’Algérie: Le président Bouteflika a prononcé, récemment, un discours jugé «historique » par ses partisans. Après le train de réformes adopté en Conseil des ministres, ce discours est-il annonciateur d’une transition démocratique ?
Mohamed Chafik Mesbah : Interrogeons-nous, d’abord, si les conditions indispensables à la mise en œuvre d’un processus de transition démocratique sont réunies dans le cas spécifique qui nous concerne. Nonobstant l’échéancier précis et la méthodologie rigoureuse de mise en œuvre des réformes suggérées, aussi maigres soient-elles, posons-nous la question de savoir si le climat politique consensuel nécessaire à une transition démocratique, si tant est que celle-ci soit à l’ordre du jour, existe. Un climat consensuel qui, faut-il le rappeler, ne peut naître que d’une large et libre confrontation d’idées et de projets. Où sont, par ailleurs, ces relais politiques et sociaux, fiables, capables de faire parvenir à l’opinion publique le message, lettre et esprit, d’un vrai programme de transition démocratique ? Les instruments de réalisation d’un tel programme, en termes d’institutions et d’appareils efficients, font défaut. Les résistances au changement, apparentes à l’intérieur du système, font obstacle, au demeurant, à toute velléité de réforme véritable. Un processus de transition démocratique est conduit, le plus souvent, par une élite neuve, solidement ancrée dans la société et disposant de compétences avérées. Indépendamment des qualités personnelles du président du Conseil de la nation qui ne sont pas en cause, si le projet est de procéder à une remise en cause fondamentale du cadre constitutionnel qui régit le pays, pourquoi comme c’est le cas, en confier la conduite au deuxième personnage de l’Etat ? Une feuille de route entre les mains fermes de représentants directs des pouvoirs exécutif ou législatif en place, voilà comme sont conçues les réformes envisagées. Aucune concession réelle, significative, n’est accordée, ni sur la forme ni sur le fond, aux forces évoluant en dehors du cercle étroit des partis constituant l’Alliance présidentielle ou autres formations ou associations cooptées. Le mérite du communiqué du dernier Conseil des ministres aura été de confirmer les appréhensions suscitées par le discours du président Bouteflika. Revenons, justement, au contenu de ce discours. Ce discours se compose de deux parties. Une partie bilan, de la pure autoglorification. Une partie réformes projetées, au mieux des vœux pieux. La mise en place d’un gouvernement de transition élargi à toutes les sensibilités du pays et l’ouverture résolue du champ politique et médiatique, voilà les préalables à des réformes sérieuses, voilà ce que ce discours aurait pu annoncer d’emblée. Mais à l’évidence, la volonté de réforme affichée masque une manœuvre dilatoire destinée à faire gagner du temps, et permettre, seulement, de dépasser la zone de turbulences. Observez la réalité du terrain et le scepticisme de l’opinion publique ! Vous voyez les signes d’une adhésion et les indications d’une réelle avancée ? Le discours du président de la République aura été, finalement, un pur exercice de rhétorique. Ce discours, de manière pathétique, aura contribué à faire apparaître à l’écran un homme usé, gagné par une profonde lassitude psychologique et physique. C’est, indubitablement, une fin de règne qui s’annonce.
Votre rejet, sans nuances, du bilan économique et social du président Bouteflika ne vous paraît pas excessif ?
Examinons les points sur lesquels le président Bouteflika a fondé son bilan. Premièrement, l’ambitieux programme de réalisation d’infrastructures dont le million de logements. Un programme d’aussi grande ampleur — près de cinq cents milliards de dollars — est de nature, en effet, à favoriser l’attractivité des investissements. Malheureusement, les conditions d’exécution du programme d’investissements posent problème. Ce programme n’a pas exercé d’effet multiplicateur sur le développement de l’économie nationale globalement car il n’a pas privilégié les outils nationaux de réalisation. Une politique volontariste de l’Etat aurait pu conduire les outils nationaux de réalisation, publics ou privés, à se constituer en grands groupes de réalisation, notamment dans le bâtiment et les travaux publics. Mais rien de cela. Par ailleurs, la gestion opaque du programme d’investissement a conduit à des retards considérables dans la réalisation avec un gaspillage énorme des ressources financières. La généralisation de la corruption et l’apparition de la grande corruption sont à relier à ce programme de dépenses publiques. Deuxièmement, l’impulsion de la croissance économique. Pour rappel, une croissance normale s’appuie sur quatre facteurs, simultanément : l’investissement privé et étranger, les exportations, la consommation et les dépenses publiques. Dans le cas de figure de l’Algérie, il s’agit d’une croissance extensive, comme l’appellent les économistes, c'est-à-dire une croissance basée, exclusivement, sur les dépenses publiques. C’est, naturellement, une croissance éphémère qui dépend, principalement, du prix du pétrole. Un retournement du marché pétrolier et il en serait fini de cette croissance. Troisièmement, la réduction du chômage. Par-delà les méthodes contestables de calcul du taux chômage en Algérie, soulignons que l’Etat a mis en œuvre une politique de gestion du chômage, pas une politique de l’emploi. Les postes d’emploi créés basés sur les seules dépenses publiques sont, par essence, précaires. Il ne s’agit pas d’emplois stables générés par une dynamique de croissance économique réelle. Quatrièmement, la politique de désendettement exhibée par le président Bouteflika. Rappelons, tout d’abord, que cette politique a déjà été pratiquée par des pays pétroliers notamment l’Arabie Saoudite, après la montée du prix du pétrole. Le désendettement n’est, sans doute, pas une panacée. La Roumanie dans les conditions où le président Ceausescu l’a laissé est un exemple éloquent. En l’occurrence, toutefois, l’Algérie a été bien inspirée de se défaire de sa dette extérieure évaluée à 16 milliards de dollars et la crise financière internationale lui a donné raison. Il faut, cependant, avoir présent à l’esprit que les pays bailleurs de fonds ont délaissé les profits générés par les intérêts pour se recentrer sur les gains tirés du commerce extérieur. Le désendettement, qui est une solution commode pour les pouvoirs publics afin de se délier de toute obligation permettant aux bailleurs de fonds de contrôler la bonne gestion des ressources financières du pays, n’a pas conduit à l’indépendance économique de l’Algérie. La facture des importations a explosé pour passer de 12 milliards de dollars en 1999 à 46 milliards de dollars en 2011, dont 6 pour les seuls produits alimentaires. Tirez, de vous-même, la conclusion. Est-il besoin, pour clore ce chapitre, de s’attarder sur la lourde responsabilité de ceux qui auront dilapidé, en pure perte, sans contrepartie productive, les immenses ressources financières puisées de richesses naturelles irremplaçables de l’Algérie ? C’est à l’audit des comptes de la nation qui forcément accompagnera la transition démocratique d’établir cette responsabilité.
Convenez, tout de même, que les réformes politiques annoncées donnent le signal d’une certaine ouverture... Permettez-moi, avant d’aborder le volet des réformes, de revenir sur le bilan du président Bouteflika. Sur les plans politique et sécuritaire, le chef de l’Etat évoque, en effet, un bilan positif. Il parle de rétablissement de la paix et de consécration de la réconciliation nationale. La stabilisation sécuritaire c’est, très largement, un héritage légué par le président Zeroual. C’est en parfaite connaissance de cause que cette précision est apportée. S’agissant de la réconciliation nationale, c'est-à-dire le volet politique de la paix, il suffit de constater les plaies encore béantes qui le resteront tant que le travail de mémoire n’aura pas été réalisé. Relevons, au préalable, que le chef de l’Etat, en annonçant ces réformes présentées comme fondamentales, admet, contrairement à son chef du gouvernement, que la crise actuelle revêt une dimension politique. C’est dire combien la gouvernance publique est loin d’être homogène. Examinons, d’abord, la révision constitutionnelle projetée. D’emblée, il faut convenir que ce n’est pas à un bouleversement du texte constitutionnel qu’il faut s’attendre. A peine un toilettage avec définition de meilleures pratiques constitutionnelles. C’est un exercice dévoyé de la Constitution qui, au demeurant, a conduit à ces nombreux dysfonctionnements qui ont entaché les mandats successifs du président Bouteflika. Imaginons que l’objectif des réformes projetées pourrait être d’améliorer la qualité de la représentation populaire, de fluidifier le fonctionnement des institutions élues et de tempérer les pouvoirs du président de la République. La possibilité ouverte au président de la République de recourir, inconsidérément, aux ordonnances pourrait être, ainsi, réduite. La révision constitutionnelle pourrait avoir pour objet, aussi, de mieux consacrer la responsabilité du député devant ses électeurs, le caractère national actuel de son mandat l’autorisant à se soustraire à tout contrôle local. Peut-être, enfin, le droit de saisine du Conseil constitutionnel pourrait- il être élargi aux députés. Bref, il existe matière à renforcer la pratique démocratique, même dans le cadre constitutionnel actuel. L’innovation majeure de la révision constitutionnelle projetée pourrait être, cependant, l’institution du poste de vice-président de la République, non pas pour permettre un meilleur fonctionnement démocratique du système, mais pour favoriser une succession «arrangée» du président de la République. Examinons, ensuite, la révision du cadre législatif. Que de lois organiques en suspens, particulièrement celle sur la sécurité nationale, expressément prévue par la Constitution et combien de nouvelles à élaborer, telle celle qui devrait régir la Haute Cour de justice, symbole du principe d’égalité de tous devant la loi. Pour éviter que les exécutifs, au gré de leur humeur et de la conjoncture, n’aggravent les dispositions limitatives à la liberté d’informer, ne faudrait-il pas soumettre la matière, le code de l’information, à une loi organique ? Les lois organiques sur les partis et sur le régime électoral qui doivent être révisées simultanément pourraient l’être, quant à elles, à travers l’introduction de la proportionnelle et la levée de l’interdiction de constitution de partis sur une base religieuse, dans le sens d’une reconfiguration du champ politique algérien en vue de le réduire à deux ou trois partis essentiels. C’est un projet dont le président Bouteflika, depuis longtemps, s’est réclamé. Pourquoi, cependant, le président Bouteflika, plutôt rétif au contrôle international des élections en Algérie, se résoudrait-il à cette extrême, jusqu’à envisager de l’institutionnaliser ? C’est peut-être pour rendre encore plus incontestable la victoire d’un éventuel nouveau parti islamiste. S’agissant de la dépénalisation du délit de presse, tout en ne contestant pas l’intérêt de la disposition, il faut convenir que sans l’ouverture du champ audiovisuel à l’investissement privé, la liberté d’information sera toujours relative. Finalement, tout porte à croire que les réformes projetées visent à aménager le système en lui gardant, pour l’essentiel, sa contexture actuelle et le communiqué du dernier Conseil des ministres ne fait que l’attester. Bref, dans la démarche du président Bouteflika, c’est l’aspect tactique qui prédomine, avec la ruse et le louvoiement, en aucune manière, la dimension stratégique reposant sur une volonté audacieuse de transformer, radicalement, le système de gouvernance présent.
Vous affichez une hostilité systématique au président Bouteflika. Vous excluez, donc, définitivement, la possibilité d’un dénouement pacifique de la crise actuelle ?
Le président Bouteflika, en tant que personne, n’est pas au cœur de la problématique qui requiert ici l’attention. Ne nous attardons pas sur les aspects subjectifs, y compris lorsqu’il s’agit de l’état de santé de M. Bouteflika. Ce n’est pas un motif de joie que d’assister à cet affaissement psychologique et physique du chef de l’Etat. La télévision lui aura rendu, à cet égard, un bien mauvais service. Allons au fond des choses. C’est le système, dans sa globalité, qui est en cause. Nous assistons, justement, à l’agonie de ce système. Avec un système de gouvernance ankylosé, un chef de l’Etat chroniquement indisponible et un pouvoir plutôt émietté, pensez-vous qu’il puisse exister, quelque part dans le système, un pôle de pouvoir capable de concevoir un programme de réformes politiques cohérent et audacieux puis de le mettre en œuvre ? Le profond divorce qui oppose la rue aux pouvoirs publics ainsi que l’incurie d’un régime démuni de perspectives stratégiques augurent, au contraire, d’une explosion sociale que seule la distribution inconsidérée de la rente pétrolière permet de différer.
Le président Bouteflika, estimez-vous, cherche à gagner du temps ? Pour quelle fin ?
Arranger les conditions de sa succession, sans doute. Avec l’ambition de laisser une empreinte sur l’histoire et le souci de disposer de garanties pour lui-même et pour ses proches. Le président Bouteflika s’attelle à disposer du temps nécessaire pour appliquer sa véritable feuille de route qui se résume en deux projets qui ont toujours été présents dans son esprit. Favoriser l’émergence d’un nouveau parti islamiste populaire qui constituerait, dans la durée, le fondement de la vie politique en Algérie. Un parti qui lui serait reconnaissant de lui avoir frayé le chemin du pouvoir. Dissoudre symboliquement les services de renseignement en leur substituant, aussitôt, de nouvelles structures. L’important étant de paraître comme le chef de l’Etat qui aura réduit tous les centres de pouvoir non institutionnels. Dans l’un et l’autre cas, il compte s’assurer – s’il ne l’a déjà fait – de l’appui des puissances occidentales, les Etats-Unis en premier lieu. Il faut penser que le temps et les hommes risquent de lui manquer. Le président Bouteflika avait l’habitude, en effet, de venir à bout de ses protagonistes en les épuisant dans une course de fond qui paraissait sans fin. Comme l’a rapporté, publiquement l’ancien Premier ministre français, Jean-Pierre Raffarin, auquel il s’était confié, le président Bouteflika, à présent, «dispose de plus de conviction que de force».
Comment expliquez-vous l’accueil favorable recueilli à l’étranger par le discours du président Bouteflika et le train de réformes annoncé ?
Probablement, les puissances étrangères concernées doivent-elles considérer que l’Algérie riche à profusion de son pétrole a le temps de le dilapider avant que son peuple ne se soulève. Dans le cas des Etats-Unis, il ne faut pas exclure que des concessions majeures – sur le pétrole, le Sahara occidental et la Palestine – soient recherchées auprès d’un régime affaibli. Du côté français, soyez sûrs que «De Gaulle mort», c’est surtout le pactole de la rente pétrolière qui doit guider la démarche. Il doit s’agir, cependant, de la part de ces puissances étrangères d’un appui tactique seulement. Les puissances occidentales, ayant déjà fort à faire dans la région, pourraient préférer, en effet, que l’effet domino s’exerce le plus tard possible en Algérie. Peut-être, également, ce qui vient d’être évoqué sous le vocable de «véritable feuille de route» du président Bouteflika correspond-il aux standards que ces puissances occidentales s’efforcent d’imposer au monde arabe ?
Quel tableau pourriez-vous dresser si vous deviez comparer atouts et handicaps de l’Algérie en 2011 ?
Limitons-nous, pour cette comparaison, aux grands agrégats. Pour les handicaps, ce sont prioritairement la qualité médiocre de la gouvernance publique et l’absence d’alternative crédible, en termes de formation et de leaders politiques. Pour les atouts, ce sont essentiellement un peuple largement dominé par une jeunesse avide de justice et de progrès et plein de vitalité avec, à côté, une armée relativement homogène et bien structurée, dotée de chefs militaires jeunes et compétents, en phase avec la société. Les richesses naturelles du pays et les ressources financières générées peuvent constituer un atout autant qu’un handicap.
Par gouvernance publique, vous visez les hommes ou le système ?
Du point de vue théorique, c’est le système qui, incontestablement, est devenu chroniquement défaillant. Mais sur le plan pratique, la qualité médiocre des dirigeants n’est pas en reste. Dans les années soixante-dix, au sommet de sa gloire, le général Giap, en visite en Algérie, avait prononcé une phrase restée mémorable : «Les impérialistes sont de mauvais élèves.» Il faut imaginer que les dirigeants algériens ne sont pas meilleurs élèves !
Votre avis semble indécis, cependant, pour le cas précis du président Bouteflika… Le président Bouteflika est servi, en effet, dans l’exercice du pouvoir précisons-le bien, par une intuition tactique exceptionnelle mais il est, désormais, handicapé par un état de santé pour le moins incertain.
Finalement, quels scénarios imaginez-vous à propos de l’évolution de la situation en Algérie ?
Le scénario d’une véritable transition démocratique initiée, dans un cadre consensuel, par les pouvoirs publics en place parait invraisemblable. Le scénario d’une transition au forceps imposé par le pouvoir lui-même, à travers le choix coopté d’un successeur à l’actuel président de la République, a peu de chances de se vérifier en raison du risque de rejet brutal par la population. Le scénario d’une transition imposée par l’armée, hors un soutien populaire explicite et préalable, paraît dans le contexte prévalant improbable. Le scénario d’une transition conduite par un nouveau puissant parti islamiste parvenu au pouvoir par un scrutin incontestable n’est pas à exclure, surtout si ce parti accepte, clairement, le cadre constitutionnel en vigueur. Mais la faisabilité reste à prouver. Le scénario le plus probable reste celui d’un dénouement violent avec déroulement de manifestations populaires incontrôlables.
Puisque vous privilégiez, clairement, le scénario du dénouement violent de la crise, quelles sont les menaces essentielles qui, dans ce cas, pourraient peser sur l’Algérie ?
Une dislocation de la cohésion sociale avec amputation du territoire national. Menaces aggravées par le risque éventuel d’effritement de l’unité de l’armée. Ce ne sont pas de simples menaces virtuelles.
Quel est le défi majeur à relever pour les futurs dirigeants d’une Algérie démocratique ?
Réconcilier morale et politique dans un pays où la gouvernance publique a pris toute sa liberté avec les valeurs éthiques. Ce n’est pas une vision romantique des choses, c’est une exigence qui est au cœur des attentes populaires.
Entretien réalisé par H. M. |
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